Au comptoir, la phrase revient souvent : « J'aimerais me mettre au jazz, mais je ne sais pas par où commencer. » On comprend. Le bac jazz impressionne. Des centaines de noms, des sessions enregistrées en une après-midi, des pochettes qui se ressemblent toutes un peu, et des prix qui vont de 8 € à plusieurs centaines d'euros pour le même album. Notre conseil est toujours le même : entrez par les labels. Dans le jazz plus qu'ailleurs, une maison de disques est une signature, un son, presque une famille. Blue Note, Verve, Impulse! et ECM vous donnent quatre portes, chacune avec sa propre couleur.
Pourquoi le jazz et le vinyle vont si bien ensemble
Le microsillon 33 tours arrive à la fin des années 40, au moment précis où le jazz se libère du format court imposé par le 78 tours. Avant, un morceau devait tenir en trois minutes. Avec une face d'une vingtaine de minutes, les musiciens peuvent enfin étirer un thème, laisser chaque soliste s'exprimer, construire une montée. Le hard bop, le jazz modal, le free : tous ont grandi avec le format album.
Il y a aussi une raison sonore. La plupart des grands disques de jazz des années 50 et 60 ont été enregistrés en direct dans le studio, tous les musiciens dans la même pièce, avec très peu de prises. Ce qu'on entend sur le sillon, c'est un moment réel, avec le souffle du saxophone et la respiration de la contrebasse. Sur une bonne platine, cette présence saute aux oreilles.
Quatre labels, quatre identités
Blue Note : le hard bop et le graphisme
Fondé à New York en 1939 par Alfred Lion, rejoint ensuite par le photographe Francis Wolff, Blue Note est le label que tout le monde reconnaît, même sans écouter de jazz. Ses pochettes dessinées par Reid Miles (typographie massive, photos de studio en noir et blanc, aplats de couleur) ont marqué l'histoire du graphisme, au point qu'on les retrouve encore copiées sur des affiches de concert. On en parlait déjà dans notre article sur la pochette comme œuvre d'art.
Côté son, Blue Note, c'est la patte de l'ingénieur Rudy Van Gelder : une batterie claquante, un piano un peu sec, des cuivres très en avant. Pour commencer : Art Blakey & The Jazz Messengers, Moanin', Cannonball Adderley, Somethin' Else, ou Lee Morgan, The Sidewinder. Du groove, des mélodies qui restent en tête, et une porte d'entrée idéale.
Verve : les voix et l'élégance
Créé en 1956 par le producteur Norman Granz, Verve est la maison du swing élégant et des grandes voix. C'est là qu'Ella Fitzgerald enregistre ses fameux « Songbooks » consacrés à Cole Porter, Gershwin ou Duke Ellington, et ses duos avec Louis Armstrong. C'est aussi chez Verve que sort en 1964 Stan Getz & João Gilberto, Getz/Gilberto, le disque qui a fait entrer la bossa nova dans tous les salons du monde (et qui fonctionne toujours aussi bien un dimanche après-midi sous la varangue).
Verve est souvent le label idéal pour quelqu'un qui vient de la chanson ou de la soul : Ella and Louis, Oscar Peterson, Billie Holiday dans ses dernières années, Jimmy Smith à l'orgue Hammond. Moins austère que le bebop, plus chaleureux, et encore très présent dans les bacs d'occasion à des prix raisonnables.
Impulse! : la spiritualité et l'audace
Lancé en 1960, Impulse! se reconnaît instantanément : tranches orange et noir, pochettes ouvrantes (gatefold) presque systématiques, et un slogan, « The New Wave of Jazz Is On Impulse! ». C'est la maison de John Coltrane dans sa période la plus intense, celle de A Love Supreme, l'un des disques les plus importants du siècle. C'est aussi celle de Charles Mingus (The Black Saint and the Sinner Lady), puis du spiritual jazz de Pharoah Sanders et d'Alice Coltrane.
Impulse!, c'est le jazz qui cherche, qui prie, qui monte en transe. Moins facile d'accès que Verve, mais c'est souvent là que les auditeurs deviennent vraiment passionnés.
ECM : le silence comme instrument
Fondé à Munich en 1969 par Manfred Eicher, ECM a inventé une autre façon d'enregistrer le jazz : beaucoup d'espace, une réverbération ample, des pochettes minimalistes et brumeuses. La devise du label résume tout : « le plus beau son après le silence ». Le disque phare reste Keith Jarrett, The Köln Concert, un concert de piano solo improvisé devenu un immense succès. Jan Garbarek, Pat Metheny à ses débuts ou le oudiste Anouar Brahem complètent le tableau.
ECM a un autre avantage pour le collectionneur : la qualité de ses pressages européens a toujours été excellente, et le label n'a jamais arrêté le vinyle. Un ECM d'occasion des années 70 ou 80 en bon état reste souvent un très bon achat.
Originaux ou rééditions : lesquels acheter
C'est ici que le jazz devient piégeux. Un pressage original Blue Note des années 50 d'un titre recherché peut dépasser plusieurs centaines d'euros, et les vendeurs savent en jouer. Pour les reconnaître, on regarde l'adresse imprimée sur l'étiquette, les mentions gravées dans la cire morte (les initiales « RVG » de Van Gelder, par exemple) et le sillon profond qui entoure l'étiquette. Notre guide pour lire une étiquette et une matrice détaille la méthode. Même logique chez Verve : la mention MGM sur l'étiquette signale un pressage postérieur au rachat du label au début des années 60.
La bonne nouvelle, c'est que le jazz est aujourd'hui le genre le mieux servi en rééditions de qualité :
- Blue Note Classic Vinyl Series : des rééditions tout analogique à prix contenu (autour de 30 à 35 €). Le meilleur rapport qualité-prix pour démarrer.
- Blue Note Tone Poet : pochettes ouvrantes, pressage très soigné, son superbe. Un peu plus cher, mais souvent au niveau des originaux.
- Verve / Impulse! Acoustic Sounds Series : la même philosophie appliquée au catalogue Verve et Impulse!. Getz/Gilberto ou A Love Supreme dans ces versions, c'est un plaisir.
- Les pressages japonais d'occasion : les rééditions japonaises des années 70 et 80 sont réputées pour leur silence de fond, et restent bien moins chères que les originaux américains.
Faut-il absolument un original ? Pour l'écoute, rarement. On a comparé les deux approches dans pressing original ou remaster, et en jazz, une bonne réédition analogique fait souvent jeu égal. L'original reste un plaisir de collectionneur, pas une obligation de mélomane.
Quand le jazz rencontre le maloya
Le jazz n'est pas qu'une affaire new-yorkaise. À La Réunion, il a très tôt croisé le maloya. Dans les années 70, des musiciens comme Alain Péters et le groupe Caméléon mélangent le roulèr et le kayamb avec les harmonies du jazz et du blues. Plus tard, des pianistes comme Meddy Gerville font du jazz maloya une signature et le portent sur les scènes internationales.
Il y a une parenté évidente. Le spiritual jazz d'Impulse!, avec ses rythmes qui tournent, ses percussions et sa recherche de transe, parle à une oreille formée au maloya. Beaucoup de nos clients sont arrivés au jazz par ce chemin : un disque de Coltrane posé sur la platine de la boutique, et soudain quelque chose de familier.
Notre conseil pour démarrer : un disque par label. Moanin' pour Blue Note, Getz/Gilberto pour Verve, A Love Supreme pour Impulse!, The Köln Concert pour ECM. Quatre disques, quatre mondes, et vous saurez vite lequel vous attire. Le bac jazz bouge toutes les semaines, n'hésitez pas à suivre nos arrivages. Et si vous cherchez un pressage précis, un Tone Poet épuisé ou un original Impulse!, dites-nous ce que vous cherchez : on s'en occupe.
Venez écouter du jazz
Vinyl Run est ouvert du mardi au vendredi, 10h–13h / 14h–18h, et le samedi toute la journée, au 45 bis rue du four à chaux, Saint-Pierre. Passez fouiller le bac jazz, on vous fait écouter avant d'acheter.
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