La Réunion est notre point d'ancrage. Mais à quelques heures de vol — parfois moins — Madagascar, les Comores, Mayotte, Maurice et Rodrigues ont, elles aussi, pressé leurs musiques sur vinyle. Des productions souvent tirées à quelques centaines d'exemplaires, distribuées localement, jamais exportées, et qui représentent aujourd'hui certains des trésors les plus méconnus du marché discographique mondial. Ce tour d'horizon est aussi une invitation : élargir sa collection au-delà de nos côtes, sans s'éloigner de ce qui nous est familier.

Le bassin de l'Océan Indien : une scène musicale sous-estimée

Quand on parle de musiques du monde sur vinyle, le regard se tourne spontanément vers l'Afrique de l'Ouest — le highlife ghanéen, le jùjú nigérian, l'afrobeat de Fela Kuti —, ou vers les Antilles. L'Océan Indien reste un angle mort.

C'est pourtant une région d'une richesse exceptionnelle : des cultures de métissage intense — arabe, malgache, africaine, indienne, européenne — qui ont produit des musiques de fusion uniques, souvent sans équivalent ailleurs. Et certaines de ces musiques ont été pressées sur vinyle dès les années 1960, dans des conditions artisanales, pour un marché strictement local. La conséquence directe, c'est que ces disques n'ont jamais circulé hors de leurs territoires d'origine. Les collectionneurs anglophones spécialisés parlent d'une terra incognita du vinyle. À La Réunion, nous avons l'avantage géographique et culturel d'être au cœur de cette zone — et donc de pouvoir y accéder différemment.

Notre île n'est pas seule dans cette histoire. Le séga et le maloya réunionnais ont eux aussi leurs pressings d'époque, tirés à très peu d'exemplaires, qui circulent encore dans les brocantes du Sud. Mais au-delà de nos côtes, il y a tout un continent sonore à explorer.

Musiciens traditionnels africains jouant des instruments à vent lors d'une cérémonie
Photo : LekePOV / Pexels

Madagascar : le salegy de Rossy et les compilations des années 70

Madagascar est, musicalement, un continent en soi. L'île est grande comme la France et abrite une dizaine de groupes ethniques distincts, chacun avec ses instruments et ses rythmes. Mais c'est le salegy qui a conquis les bacs — une musique de l'ouest de l'île, vive, syncopée, profondément addictive, construite sur une gamme pentatonique qui lui donne son caractère immédiatement reconnaissable.

Les pressings malgaches des années 70 et 80 sont des objets fascinants. Sortis sur des labels locaux comme Sera ou Kaiamba, tirés à quelques centaines d'exemplaires pour le marché antananarivien, ils représentent aujourd'hui l'une des curiosités les plus recherchées par les spécialistes de musiques africaines. Les pochettes, imprimées en offset sur papier ordinaire, ont une patine que les rééditions ne parviennent jamais à reproduire.

Parmi les noms à connaître : Rossy — de son vrai nom Ignace Rakoto — est le plus célèbre ambassadeur du salegy à l'étranger, mais ses premiers pressings restent difficiles à trouver hors de Tananarive. D'Gary, maître de la kabosy (luth à quatre cordes typiquement malgache), a lui aussi des productions des années 80 qui suscitent un intérêt croissant. Sans oublier les compilations ethnomusicologiques — Madagascar Guitar, Chants des rizières — sorties par des labels parisiens à destination des chercheurs, qu'on croise parfois à des prix très raisonnables.

Les Comores & Mayotte : le twarab, musique de cour sur disque

Le twarab (ou tarab) vient de Zanzibar et de la péninsule arabique. Adapté aux Comores et à Mayotte avec des influences swahilies et françaises, c'est une musique de cérémonie — mariages, fêtes religieuses — jouée par de petits orchestres avec oud, violon, qanun et percussions délicates. L'atmosphère est à la fois sophistiquée et intime, à l'opposé du salegy malgache.

Les pressings comoriens sont parmi les plus rares de toute la région. L'archipel n'a jamais eu d'industrie discographique proprement dite : quelques labels à La Réunion et en France ont sorti des 45 tours à destination de la diaspora comorienne entre les années 70 et 90, avec des tirages minuscules. Certains ne sont répertoriés que par une poignée de collectionneurs dans le monde entier — et ne figurent sur Discogs qu'à condition que quelqu'un ait pris la peine de les cataloguer.

Pour Mayotte, qui a développé sa propre déclinaison du twarab appelée m'godro, les pressings sont encore plus confidentiels. Un disque de bonne condition d'un groupe de m'godro des années 80 est une véritable rareté — le genre de trouvaille dont on parle longtemps après.

Lots de vinyles d'occasion colorés rangés dans des bacs — la promesse de la trouvaille
Photo : Robin McPherson / Pexels

Maurice & Rodrigues : le séga mauricien, cousin et rival

Le séga mauricien est le cousin le plus proche du séga réunionnais — même origine africaine, même triangle de base : triangle, ravanne (tambour de peau), voix. Mais à Maurice, le séga s'est électrifié plus tôt et a engendré une scène commerciale prolifique dans les années 60-80 : des centaines de 45 tours pressés localement, distribués dans les hôtels, sur les marchés, dans les épiceries de Port-Louis.

Ces disques sont aujourd'hui relativement accessibles financièrement. Contrairement aux pressings réunionnais ou comoriens, les tirages mauriciens étaient plus importants et la survie des exemplaires meilleure. On en trouve régulièrement sur Discogs pour 5 à 15 €. Parmi les artistes à connaître : Ti Frère (Alphonse Ravaton), père du séga mauricien moderne, mort en 1992, dont les 45 tours originaux sont de petits bijoux d'authenticité. Serge Lebrasse, plus tardif mais tout aussi emblématique, a produit des centaines de titres dont certains n'ont jamais connu de réédition.

Rodrigues, île dépendante de Maurice, a sa propre tradition musicale — le séga tambour et le kabaré — dont les quelques enregistrements vinyle sont extrêmement rares et pratiquement méconnus hors de l'île. Un terrain vierge pour le collectionneur patient.

Gros plan sur des vinyles colorés rangés dans un bac de disquaire — le plaisir de la fouille
Photo : cottonbro studio / Pexels

Comment dénicher ces raretés

La grande majorité de ces disques ne passent pas dans les brocantes réunionnaises — ils n'y ont jamais été distribués. Pour les trouver, il faut s'orienter vers quelques canaux spécifiques.

Venez fouiller

Vinyl Run est ouvert du mardi au vendredi, 10h–13h / 14h–18h, et le samedi toute la journée, au 45 bis rue du four à chaux, Saint-Pierre. Musiques de l'Océan Indien, séga, maloya — on en parle avec plaisir.

Voir l'inventaire