Il y a un bac qui se vide plus vite que les autres à la boutique, et ce n'est pas forcément celui qu'on croit : celui de la soul et du funk. On y croise des quinquagénaires qui retrouvent les disques de leurs premières boums, des DJ qui cherchent un break, et des jeunes qui ont découvert Marvin Gaye ou James Brown à travers un sample. Tous finissent par poser la même question : « Entre l'original, la réédition et la compilation, qu'est-ce que je prends ? » Comme pour le jazz, la meilleure porte d'entrée reste les labels. Et en soul, deux villes résument presque tout : Detroit et Memphis.
Detroit contre Memphis : deux sons, deux écoles
Motown : l'usine à tubes de Detroit
En 1959, Berry Gordy, ancien ouvrier de l'automobile, fonde Tamla puis Motown avec un prêt familial. Il installe son studio dans une petite maison de Detroit rebaptisée « Hitsville U.S.A. » et applique aux chansons la logique des chaînes de montage qu'il a connues : des auteurs maison, une équipe de production, un contrôle qualité hebdomadaire où l'on vote pour choisir les singles. Derrière presque tous les tubes, le même groupe de musiciens de studio, les Funk Brothers, longtemps restés anonymes.
Le son Motown, c'est la ligne de basse qui chante, le tambourin sur chaque temps, des cordes et des chœurs pensés pour sortir d'un transistor. Les Supremes, les Temptations, les Four Tops, Smokey Robinson, puis Stevie Wonder et Marvin Gaye quand ils prennent leur indépendance artistique au début des années 70. Marvin Gaye, What's Going On figure d'ailleurs dans notre sélection de disques essentiels pour débuter : c'est le moment où Motown passe du single parfait à l'album pensé comme un tout.
Stax : la sueur de Memphis
À l'autre bout du pays, Stax naît en 1957 sous le nom de Satellite Records, fondé par Jim Stewart et sa sœur Estelle Axton, dans un ancien cinéma de Memphis. Là où Motown polit, Stax laisse tout brut : cuivres serrés, orgue Hammond, batterie sèche, et une équipe mixte, noirs et blancs mêlés, à une époque où le Sud vit encore sous la ségrégation. Le groupe maison, Booker T. & the M.G.'s, joue derrière Otis Redding, Sam & Dave ou Carla Thomas.
Pour démarrer : Otis Redding, Otis Blue, Booker T. & the M.G.'s, Green Onions, et Isaac Hayes, Hot Buttered Soul (1969), avec ses morceaux étirés sur toute une face qui annoncent déjà la soul orchestrale des années 70. Stax est aussi le label d'une histoire tragique : la mort d'Otis Redding en 1967, la rupture avec son distributeur Atlantic qui récupère une partie du catalogue, puis la faillite en 1975. C'est justement ce qui rend certains pressages d'époque plus rares qu'on ne l'imagine.
Les labels à connaître au-delà des deux géants
Motown et Stax ne sont que le début. Quelques étiquettes reviennent sans cesse dans les bacs d'occasion, et chacune a sa couleur :
- Atlantic : la maison de Ray Charles, puis d'Aretha Franklin à partir de 1967. I Never Loved a Man the Way I Love You est un passage obligé. Atlantic distribuait aussi Stax jusqu'en 1968, d'où des étiquettes mêlant les deux noms.
- King : le label de James Brown, celui qui a fait basculer la soul vers le funk. À partir de « Cold Sweat » en 1967, tout se joue sur le premier temps et sur la guitare rythmique.
- Curtom : fondé par Curtis Mayfield, qui y publie en 1972 la bande originale de Super Fly, l'un des grands disques de la soul engagée.
- Philadelphia International : créé en 1971 par Kenneth Gamble et Leon Huff. Cordes luxueuses, rythmique qui file droit, The O'Jays, Harold Melvin & the Blue Notes, MFSB : c'est le chaînon direct entre la soul et le disco.
- Casablanca et Warner : pour le funk spatial de Parliament et les grosses productions de la fin des années 70.
Le funk, justement, a beaucoup vécu sur le format long des clubs. Quand les DJ ont voulu prolonger les grooves de Philadelphie, ils ont inventé un nouveau disque, et c'est toute l'histoire que l'on racontait dans notre article sur le maxi 45 tours.
Originaux, rééditions, compilations : quoi acheter selon son budget
Les 45 tours, terrain de la soul des années 60
Avant 1970, la soul est d'abord une musique de singles. Les albums sont souvent construits autour de deux ou trois tubes, complétés par des reprises. Beaucoup de collectionneurs commencent donc par les 45 tours, encore abordables pour les grands titres, souvent entre 5 et 15 € en bon état. Attention en revanche à la northern soul : ces singles obscurs, devenus cultes dans les clubs du nord de l'Angleterre dans les années 70, peuvent atteindre des sommes folles. Un 45 tours inconnu avec une étiquette américaine sans pochette n'est pas forcément sans valeur.
Les originaux et les pressages français
Les pressages américains d'origine sont recherchés, mais pas toujours les mieux conservés : beaucoup ont tourné en boucle dans les soirées. Pour vérifier ce qu'on achète, l'étiquette et la matrice disent tout, et un coup d'œil à la cire morte, près de l'étiquette, confirme souvent l'origine du pressage. Le mono est un autre point à surveiller : la plupart des disques soul des années 60 ont été mixés pour le mono, et la version stéréo d'époque sonne parfois étrangement séparée, voix d'un côté, batterie de l'autre.
À La Réunion, on trouve surtout des pressages français d'époque, arrivés de métropole dans les valises ou chez les disquaires de l'île. Ils sont souvent moins chers que les américains, parfois avec des pochettes différentes, et ils ont leur charme propre. Vérifiez simplement l'état : sous les tropiques, ces disques ont parfois souffert de l'humidité. Notre article sur le grading VG, NM et compagnie aide à savoir ce que vaut vraiment un « VG+ ».
Rééditions et compilations
- Les rééditions récentes : les catalogues Motown et Stax sont régulièrement réédités, parfois à partir des bandes analogiques, parfois en mono. Comptez 25 à 35 €. C'est l'option la plus sûre pour un disque propre.
- Les compilations d'époque : les « Greatest Hits » de la Motown des années 60 et 70 sont abondants en occasion, souvent pour moins de 10 €. Pour un néophyte, c'est le meilleur ratio tubes par euro.
- Les compilations thématiques : de nombreux labels spécialisés ressortent des raretés funk et soul introuvables autrement, avec des livrets soignés. Idéal pour creuser au-delà des noms connus.
Du funk américain aux bals réunionnais
La soul et le funk n'ont jamais été des musiques lointaines ici. Dans les années 70, les orchestres de bal jouaient le séga, mais aussi les tubes venus des radios, et les cuivres, la basse ronde et les guitares wah-wah se sont glissés dans les arrangements. On entend cet héritage dans le séga électrique de l'époque, que racontent les 45 tours réunionnais de l'âge d'or, et plus tard dans les fusions qui ont mêlé maloya, jazz et groove.
C'est sans doute pour ça que ces disques parlent autant à nos clients : un break de James Brown ou une ligne de basse de la Motown, joués sur la platine de la boutique, rappellent toujours quelque chose à quelqu'un. Notre conseil pour commencer : un disque par école. What's Going On pour Detroit, Otis Blue pour Memphis, une compilation James Brown pour le funk, et un Philadelphia International pour sentir arriver le disco.
Le bac soul et funk se renouvelle chaque semaine, au gré des lots qui arrivent : suivez nos arrivages pour ne pas rater un original. Et si vous cherchez un pressage précis, un 45 tours Stax d'époque ou un album Curtom, dites-nous ce que vous cherchez : on le traque pour vous.
Venez écouter du groove
Vinyl Run est ouvert du mardi au vendredi, 10h–13h / 14h–18h, et le samedi toute la journée, au 45 bis rue du four à chaux, Saint-Pierre. Passez fouiller le bac soul et funk, on vous fait écouter avant d'acheter.
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